Quand la culture résiste
Alors que GLB qualifie l’économie des festivals de déficitaire et non productive, la réalité du terrain nous raconte une histoire plus nuancée.
En Belgique, les night-clubs ferment un à un : la Cabane, le Bonnefooi, le Spirito, le Reset. La culture nocturne se retrouve sous pression politique et économique. Pourtant, face à l’effondrement, des voix s’organisent et persévèrent aujourd’hui en tant qu’acteurs culturel dans le milieu de la nuit devient un acte de résistance.
Parmi ces voix, le Reset et le Live DMA publient une enquête. Ils y dénoncent la mainmise de 4 entreprises multinationales sur 150 des plus grands festivals à travers le monde : Live Nation, AEG, CTS Eventim et Superstruct Entertainment.

Live Nation rapporte 16,7 milliards de chiffre d’affaires en 2022. L’économie des festivals est donc bénéficiaire pour certains. Mais faut-il aujourd’hui être un géant économique pour mettre en avant la culture et, par défaut, l’influencer ?
Par cette enquête, le Reset et le Live DMA posent une question d’éthique : « Lorsque nous achetons un billet pour un festival ou un concert, qui soutenons-nous réellement, et quel type d’écosystème souhaitons-nous pour la musique live en Europe ? »
Olivia Hallet est graphiste indépendante. Elle et son coéquipier, Charles Chauvaux, gèrent une page Instagram : Brussels Calling. Ils y répertorient les évènements à venir sur Bruxelles.
Lancée il y a 4 ans, suite au Covid, cette page est née dans le but de mettre en avant la diversité qu’apporte Bruxelles, ses talents et sa culture. Petit à petit, ils ont participé à la création de la line-up de certains évènements, ils sont une réelle force de visibilité pour les évènements et artistes qui s’y associent.
Olivia nous témoigne de cette pression qui pèse sur le secteur : « Le Reset n’est pas un cas isolé. Personnellement, ça me fait peur. Mon projet est aussi dans ce secteur mis à mal et on n’est pas soutenu. »
Récemment, le MR a monté la TVA de 6 à 12 % sur les ventes de tickets de festivals et d’évènements culturels. Quelles conséquences ces mesures ont-elles sur le mental de nos acteurs culturels ? Et si la passion qu’ils mettent à l’œuvre n’était plus perceptible de façon rentable aujourd’hui ?
« À Bruxelles, les événements avec de chouettes artistes sont souvent faits par amour pour la musique, pour les gens et le partage. On y met du cœur et on y consacre du temps ; il faudrait qu’on gagne assez d’argent pour légitimer ce temps investi. »
Pourtant l’impact de ces projets pour notre ville est bien réel.
« C’est un des arguments principaux du tourisme à Bruxelles. Il y a une dizaine d’années, on était vus comme une des villes les plus ennuyeuses, mais grâce à la night life, on a réussi à la redynamiser. Si ces touristes viennent ici en partie pour nos événements, je trouve dommage que ça ne soit pas tout naturel d’investir en nous. »
Le 8 novembre passé, un évènement d’anthologie organisé par le Listen Festival et Brussels Calling s’est déroulé au cœur de la gare centrale. Au-delà du décor exceptionnel, cet évènement a repoussé de nombreux défis logistiques :
« Le plus impressionnant a été d’arriver à mettre en place une organisation assez fluide pour que les trains puissent circuler jusqu’au dernier passage, tout en assurant le démontage pour une reprise des 6 heures du matin. »

Pour y parvenir, les équipes qui y travaillaient, dont les frères Roisins de la société Air Cube, sont des pointures dans leur domaine.
Brussels Calling, depuis plusieurs années, met en avant tous les évènements du Listen Festival de façon à clarifier les informations des différentes soirées pour les gens qui les suivent. De là, une collaboration est née. Sur ce projet, en plus de la clarté apportée à leur programme, ils se sont occupés de la line-up.
Ceci témoigne du fait que des plateformes/médias promotionnels comme le leur, aujourd’hui, dans le paysage culturel, ont toute leur importance.
« Ce qui est chouette quand tu as un collectif et qu’une page comme la nôtre te poste, c’est la visibilité qu’on apporte. On a pu en calculer l’impact quand, suite à une erreur de prix, près de 200 personnes sont venues leur dire que sur notre page, il était écrit autre chose. Puis même à l’échelle des DJs qui débutent, le fait d’être mis en avant dans une de nos line-up leur permet parfois d’être bookés dans d’autres soirées. C’est chouette pour eux d’être mis en avant à travers nos réseaux. »
Le collectif Brussels By Night, né plus ou moins en même temps que Brussels Calling et qui partage les mêmes valeurs, a publié un « Nightlife Manifesto », un cri du cœur face à un secteur nocturne en pleine mutation et un plan d’action pour sauver les nuits de la capitale.

Pour ces acteurs du milieu, le constat est clair : la culture bruxelloise ne pourra survivre sans des réformes structurelles profondes.
En voici quelques-unes qu’Olivia nous a aidées à mettre en lumière.
Économie et survie : TVA et fiscalité
Le secteur réclame une baisse de la TVA à 6 % sur la billetterie et les boissons non alcoolisées, ainsi qu’une réduction des cotisations sociales patronales.
« En tant qu’indépendante, je comprends ces enjeux. Remettre la TVA à 6 %, c’est une nécessité utile pour la survie économique de nos projets. »
De même, l’interdiction prévue des fumoirs en 2027 inquiète. Le manifeste demande une dérogation pour certains clubs afin d’éviter la désertion des établissements au profit de l’espace public.
« Si on supprime les fumoirs, les gens iront boire des canettes en terrasse ou resteront chez eux. C’est encore une décision qui n’aide pas le secteur. »
Sécurité et inclusion : vers un statut pour les « Care Teams »
Le manifeste insiste sur le renforcement des fonds pour la lutte contre les violences sexuelles et discriminatoires. Une demande cruciale est de reconnaître légalement le statut des travailleurs des « Care & Awareness Teams ».
« C’est hyper important. En tant que femme, je sais ce que c’est d’avoir peur en soirée. »
Mobilité et plein air : repenser la ville la nuit
Pour dynamiser la ville, le secteur propose de multiplier les événements Open Air via des critères d’autorisation clairs et d’étendre les horaires des bus Noctis.
« À Berlin par exemple, les transports, c’est du H24, c’est génial. Quant aux open air, ce concept parle à énormément de gens ; tous les points du manifeste sur le soutien aux événements en plein air sont top. »
Ces solutions réunies forment une demande au gouvernement belge : reconnaître la vie nocturne comme une dimension culturelle, économique et sociale importante. De la soutenir via l’urbanisme, des aides économiques, une meilleure gouvernance, et des mesures de sécurité et de santé adaptées.
Source : https://brussels-by-night.be/news/our-nightlife-manifesto
Notre rôle à nous, clubbeur ou simple curieux : orienter nos choix de soirées vers celles qui ont du sens et des valeurs à défendre. Leur donner de la force autant en relayant leurs contenus qu’en en parlant autour de nous.
Brussels Calling prévoit un évènement le 28 mars avec Spraay, un collectif de Gand. L’évènement se déroulera au Manège à Ixelles, à l’intérieur et en journée.
La line-up est 100 % locale et provoque la curiosité. C’est une « secret line-up ».
Parmi ces nombreux partis pris, celui de garder les artistes secrets reflète des valeurs et une éthique à contre-courant du marketing traditionnel :
« Nous refusons de mettre un nom en gros sur l’affiche pour vendre plus de tickets. L’idée, c’est de mettre tout le monde au même niveau. Il n’y a pas de « headliner » : ils le sont tous. C’est le concept de Spraay et ça nous a parlé directement. »
Leur but : bâtir, événement après événement, un lien de confiance où le public vient pour l’expérience et l’esprit du lieu, plus que pour un nom sur une affiche. Prôner l’égalité entre artistes et remettre l’humain au centre.
Article rédigé par Youri Dacosse