L’art comme reflet de sa propre histoire
Couples, mères, deuils, souvenirs. Sur les murs du Hangar, les photographies ne sont pas de simples objets d’expositions : elles sont des supports sur lesquels les spectateurs projettent leur propre histoire. Reportage au cœur de l’exposition « Histoires de famille ».
Une des visiteuses avoue: « Je ressens de la nostalgie, je me rends compte que je n’ai pas assez profité de mes grands-parents » avoue une des visiteuses. Ici, les photographies parlent de maternité, de deuil ou d’amour. Mais dans la salle, elles racontent surtout quelque chose d’universel : la manière dont chacun porte sa propre histoire familiale.
Jusqu’au 17 mai 2026, le Hangar expose différents artistes autour de la thématique des «Histoires de famille ». Je m’y rends, un samedi après-midi ensoleillé, dans l’espoir d’y observer des œuvres touchantes, mais aussi des spectateurs touchés. En arrivant, je traverse la première salle. Les visiteurs circulent lentement, parlent à voix basse, se frôlent mais ne se touchent jamais. Beaucoup sont venus en couple, d’autres ont préféré venir seuls. L’atmosphère est paisible, comme si les sujets : maternité, deuil, relations familiales, imposaient naturellement une forme de respect.

© Sarah Pakey, 7 mars 2026.
Quand les mots éclairent les images
Leurs yeux alternent entre les photographies et les descriptions accrochées à côté. « Les photos parlent mais elles ne parlent pas toujours d’elles-mêmes » avoue une visiteuse. Elle ajoute : « j’ai le sentiment que les petites explications écrites sont nécessaires pour comprendre ce que l’autre a traversé ». En se baladant furtivement entre les murs blancs de l’exposition, on pourrait croire que les sujets abordés par les photographies sont gais. En effet, la colorimétrie, ainsi que la luminosité des photos, sont parfois si fortes qu’elles gênent certains spectateurs. Le rouge est rouge feu et le bleu est bleu ciel. « Je trouve cela controversé car ces photos sont là pour libérer la parole des femmes et néanmoins le photographe a choisi des couleurs très vives, confie une des visiteuses. Je trouve que cela diminue la perception du sujet comme étant sensible et soumis à une forme de répression. Donc je suis partagée face à ces photos ». Chacun y projette ses propres normes, sans doute habitué aux photos en noir et blanc pour parler de la pluie, et celles en couleur pour parler du beau temps.

© Sarah Pakey, 7 mars 2026.
Visiteurs, spectateurs de leur propre histoire
Dans la salle, une série d’une vingtaine de petites photos se succèdent, retraçant l’évolution physique d’un couple au fil des années. Les premières images montrent un couple d’adultes, souriant. Puis, l’homme tombe malade et la femme décède à son tour. De manière inattendue, les premières photos, joyeuses, sont en noir et blanc et plus l’histoire s’assombrit, plus les photos sont colorées et reflètent comme une forme de continuité. Lou Anne, 19 ans, s’arrête longuement. « Ça me rend nostalgique. Je me rends compte que je n’ai pas assez profité de mes grands-parents. Quand on est jeune, la famille peut parfois sembler être un fardeau… alors qu’en réalité c’est la chose la plus importante », avoue-t-elle, puis : « C’est plus facile de regarder la douleur des autres que la sienne ». Face à cette hypothèse, un groupe de femmes se questionne. Au milieu de la pièce, là où se situe un puits de lumière venant directement du toit, je les vois s’interroger, se retourner la question. Finalement, face à une photographie portant sur la maternité de l’époque de nos parents, une mère brise le silence. « Je le vois plutôt en me disant que je suis mieux que l’ordre de cette génération-là. Je me sens chanceuse de ma place. » À travers cette forme d’empathie, elles voient la profession d’artiste comme une capacité à extérioriser sa douleur à travers l’art. Ce processus de guérison, aussi inspirant qu’il y paraît, n’est pas le même pour chacun. Mais il nous amène à reconsidérer notre vision de la douleur, sombre et noire.

© Sarah Pakey, le 7 mars 2026
A comme artiste, A comme amour
Au fond de la salle, à travers les rideaux roses et les lettres d’amour, l’artiste belge Sanne De Wilde aborde la question de la maternité sous un angle politique. Entourée d’une quinzaine de spectateurs, elle évoque la violence gynécologique, les pressions sociales autour de la maternité et la difficulté de rester artiste, aux yeux de la société, en devenant mère. Les couples écoutent, la mâchoire des femmes se serre. Personne ne quitte des yeux cette femme perchée sur des talons de 15 cm, qui resterait tout aussi grande, même en se déchaussant. « C’est comme si tout ce que j’avais sacrifié pendant 10 ou 15 ans n’avait aucune signification, quand j’ai eu mon bébé je n’ai plus reçu d’appel ni de mail car j’ai été prise pour une maman et non pour une artiste professionnelle. » Et malgré cela, c’est bien son art qui a pu sauver l’amour de sa vie : « J’ai été obligée de vendre mes tableaux pour récolter des fonds afin de faire revenir mon mari qui avait été kidnappé ». Elle a su aborder la place de la femme et l’immigration de manière si poétiquement crue qu’une foule d’applaudissements s’est fait entendre dans l’ensemble du bâtiment à la fin de son discours.
En quittant l’exposition, une chose apparaît clairement : ces photographies ne racontent pas seulement les histoires des artistes. Elles réveillent celles des visiteurs. Dans les regards silencieux devant les images, chacun semble chercher un fragment de sa propre histoire. Seulement, certaines œuvres rappellent aussi que l’intime n’est jamais complètement privé et que ces expériences ne se vivent pas partout de la même manière. En Amérique latine, les femmes n’ont même pas toujours la liberté de choisir la manière de donner naissance. Cette décision se prend majoritairement par des hommes. Une réalité qui rappelle que derrière ces histoires accrochées aux murs se cachent aussi des rapports de pouvoir.
