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Elisa Parron : L’art de ne pas s’excuser

Elisa Parron – ©MAO

Il y a dix ans, la jeune Suisse faisait le pari de s’imposer à Paris comme la photographe incontournable du rap et du football. Sans diplôme ni réseau fiable, Elisa Parron a plongé tête baissée dans deux univers considérés comme hyper masculins, guidée par son instinct, sa passion et son envie de réussir. Aujourd’hui manageuse et figure majeure de la culture urbaine française, elle ouvre la voie pour toute une génération de jeunes femmes. Rencontre dans les coulisses des Ardentes, festival emblématique situé à Liège.

Des rafales de vents poussiéreuses, les vibrations des basses de la scène principale, des dizaines de gens téléphones collés aux oreilles marchant d’un pas pressé, des agents de sécurité tous aussi impressionnants les uns que les autres et des régisseurs se baladant de camions en camions les bras chargés de matériels. 

Au cœur de tout ce brouhaha, apparaît Elisa Parron. Du haut de ses 1m60 elle n’a nul besoin d’imposer une main de fer ou de jouer des coudes. Elle avance d’un pas calme, casque sur les oreilles, talkie accroché à la ceinture, téléphone dans une main, appareil photo dans l’autre. Sa présence dégage une simplicité et une grandeur presque contradictoire. Là ou d’autres essaient de bomber le torse, elle évolue sans chercher sa place, comme si ce décor lui avait toujours appartenu. 

L’immunité contre le doute

Son parcours ne suit aucun manuel de journalisme ni aucune grande école d’art. Alors qu’elle avait pourtant été acceptée dans une école prestigieuse de photographie en Suisse, c’est au bout de seulement 3 mois qu’elle quitte les bancs de l’école pour déménager à Paris. 

Lorsqu’elle débarque face aux géants de l’industrie musicale et du sport professionnel, elle avance sans filtre. Jamais elle ne s’est demandé si elle était « trop jeune », si l’absence de diplôme la conduirait à l’échec ou encore si sa place de femme au milieu de sportifs masculins serait mal vus. Loin de quémander une légitimité institutionnelle, elle s’est contentée de viser et shooter.

« Je ne me suis jamais demandé si j’avais le droit d’être ici. C’est même les gens qui me faisaient remarquer que j’étais très souvent la seule femme et la plus jeune. J’ai très vite éviter d’écouter les commentaires extérieurs, j’ai simplement fait mon travail avec passion et sincérité. »

Kylian Mbappé et Neymar Jr lors d’un match au Paris Saint-Germain – ©Elisa Parron

Du vestiaire du Paris Saint-Germain habités encore par Zlatan et Neymar aux bus de tournées de Orelsan ou même de Booba, son CV impressionne. Ces univers fermés ont formé le terrain de jeu où s’est forgée sa signature visuelle. Face aux préjugés et au scepticisme, Elisa n’a jamais choisi la confrontation. Elle a préféré les dissoudre par son efficacité et la puissance de ses clichés. Pour elle, le genre ou le milieu ne sont que des concepts abstraits. Ne comptent que le cadre, la lumière, le sujet et les émotions à capturer à jamais.

« Sur le terrain ou en studio, les gens se moquent de savoir d’où vous venez, si la qualité de votre travail est bonne, vous êtes une professionnelle, tout simplement.»

Ouvrir la voie

L’histoire ne s’arrête pas au bord des pelouses ni au pied des scènes. Incapable de faire du surplace, elle est appelé à rejoindre la tournée de Rilès en tant que photographe. Mais c’est un lien très fort qu’elle lie avec l’artiste qu’elle épousera quelques années plus tard et c’est très naturellement qu’elle apprend le métier de manageuse à ses côtés. Simplement en se rendant utile pour un artiste dont elle ne veut que le bien. En parallèle, alors qu’elle en a toujours secrètement rêvé, son œil se tourne vers la mode, capturant de nouveaux visages féminins. 

Enfin, sans s’en rendre compte, Elisa s’est imposée en modèle de carrière. En brisant le plafond de verre sans même le regarder, elle a envoyé un signal clair, celui qui dit que les meilleures opportunités sont celles que l’on se crée. 

Aujourd’hui, il suffit de balayer du regard les fosses de festivals ou les bords de terrains pour mesurer le changement. Une armée de jeunes femmes, boîtier en main, s’approprie ces espaces autrefois verrouillés. Une transmission indirecte dont elle réalise désormais l’impact :

« Quand je vois des filles de vingt ans, appareil en main, dans la fosse au milieu des crash-barrières, sans trembler, je réalise que le terrain a changé. Imaginer que j’ai, ne serait-ce qu’un tout petit peu, contribué à les inspirer et à leur montrer qu’être une femme n’est jamais un frein, alors mon parcours prend un tout autre sens et j’ai plus que réussi ma carrière.»

Un appel de la régie retentit dans son talkie-walkie. Un coup d’œil rapide à sa montre, la courroie de son objectif réajustée sur l’épaule, et Elisa Parron replonge dans la foule des Ardentes. Sans jamais s’excuser ni demander la permission, elle continue de tracer une autoroute pour celles qui suivent.