Kais, de Gaza à Bruxelles : un visage derrière les statistiques
Portrait d’un réfugié palestinien qui reconstruit sa vie en Belgique

Kais Lawribi a les yeux qui brillent quand il parle de la mer. Pas celle qu’on voit sur les cartes postales, mais celle de Gaza, où les cerfs-volants dansent au-dessus des vagues et où les enfants jouent au ballon dans les ruelles étroites. À 28 ans, il est assis dans un appartement bruxellois qu’il peine à garder. Ses mains tremblent légèrement. Pas de froid. De quelque chose d’autre. Quelque chose qui reste après qu’on a survécu.
Blessé lors des bombardements à Gaza, Kais a été évacué en Égypte puis accueilli en Belgique. Loin de sa famille restée dans la bande de Gaza, il tente de reconstruire sa vie. Entre difficultés de logement, barrière de la langue et angoisse quotidienne pour les siens, son histoire est celle de milliers de Palestiniens déracinés par la guerre.
L’enfance volée
Grandir à Gaza, c’est apprendre très tôt ce que d’autres découvrent dans les livres d’histoire. Dans les classes surpeuplées des écoles de l’UNRWA où s’entassent jusqu’à 50 élèves, Kais a appris à lire, compter, mais aussi à reconnaître le sifflement d’un missile. « On comprenait la peur. On entendait les informations. On connaissait très tôt la signification du mot ‘bombardement’. »
Selon l’UNICEF, depuis le 7 octobre 2023 jusqu’au 3 février 2026, au moins 21 289 enfants ont été tués et 44 500 enfants blessés. Des chiffres qui ne disent rien de l’enfance perdue, des rires étouffés par les sirènes, des anniversaires célébrés sous les décombres. Mais Gaza, c’était aussi autre chose. Une famille nombreuse où les voisins devenaient des frères. Des repas partagés. L’odeur du thé à la menthe le matin. Cette terre, malgré ses blessures, restait son foyer.
Le jour où tout bascule…
Les détails de ce jour-là restent flous dans la mémoire de Kais. Un bombardement. La douleur. Le chaos. « Je suis revenu blessé de la guerre », dit-il simplement, comme si ces mots pouvaient résumer l’horreur. L’évacuation vers l’Égypte. Les soins qui lui sauvent la vie. Puis, un avion pour la Belgique. Un pays dont il ne connaît rien.
Ce qui hante Kais, c’est le silence. L’absence de nouvelles de sa mère, son père, ses frères et sœurs restés là-bas. « Je les aime tellement, mais ils sont loin de moi. Ils sont en guerre et je n’ai aucune nouvelle d’eux. »
La Belgique, refuge ou désert ?
En 2025, la Belgique a accordé le statut de réfugié à 1 226 Palestiniens, le nombre le plus élevé parmi toutes les nationalités. Kais fait partie de ces statistiques. Après ses soins complémentaires, il a commencé « une nouvelle vie dans un nouveau monde ». Un monde sans bombes, certes. Mais aussi sans repères.
« Ma vie en Belgique est meilleure. J’aime les Belges. » Il le dit avec sincérité. Mais la suite de la phrase est plus difficile à prononcer. Trouver un logement quand on est réfugié, sans réseau, sans références, sans parler la langue, relève du parcours du combattant. Les propriétaires hésitent. Les agences demandent des garanties impossibles. Kais se retrouve face à des portes qui se ferment, encore et encore.
« J’aimerais apprendre le néerlandais ou le français, mais je ne peux pas continuer. » Cette phrase résume l’impasse. Comment étudier quand l’esprit est ailleurs, rongé par l’angoisse pour ceux qu’on a laissés derrière ? Comment se concentrer sur les conjugaisons quand on ne sait pas si sa famille est encore en vie ?
Il y a aussi la fatigue. Les pressions économiques. La peur qui revient, sans prévenir, réminiscence des traumatismes. Cette angoisse ne disparaît pas en changeant de pays. Elle s’installe, s’infiltre dans chaque geste du quotidien.
Entre deux mondes…
Kais vit suspendu entre deux réalités. D’un côté, Bruxelles où il tente de construire un avenir. De l’autre, Gaza où son cœur reste ancré. « Il y a aussi une ténacité à toute épreuve, un amour de la mer, des réunions de famille simples. » Ces souvenirs sont à la fois une bouée de sauvetage et une ancre qui l’empêche d’avancer complètement.
Il n’est pas seul. Des milliers de Palestiniens vivent cette double appartenance. Beaucoup, comme Kais, portent des blessures invisibles. Le stress post-traumatique, l’anxiété chronique, la dépression sont les compagnons silencieux de l’exil. Mais ils portent aussi une force insoupçonnée. Celle qui permet de se lever chaque matin malgré tout. De continuer à espérer malgré l’absence de nouvelles. De sourire malgré la douleur.
Pendant ce temps, à Gaza, la malnutrition explose. Près de 101 000 enfants âgés de 6 á 59 mois souffrent de malnutrition aiguë jusqu’à mi octobre 2026, dont plus de 31 000 cas sévère. Et 800 000 enfants continuent de faire face à une insécurité alimentaire aiguë en 2026, soit 4 enfants sur 5 á Gaza.
L’après guerre
Kais fait une pause. Regarde par la fenêtre. Dehors, Bruxelles continue sa vie. Les tramways passent. Les gens rient dans les cafés. La vie normale. Celle qu’il essaie de retrouver. Celle que sa famille, à Gaza, ne connaît plus.
Quand on lui demande s’il pense que son parcours est une bonne chose, il hésite. « Oui, je pense c’est bon. » Pas avec enthousiasme. Juste avec la sobriété de celui qui a survécu. De celui qui sait que demain reste possible, même si aujourd’hui fait mal.
Son frère Qusay, blessé lui aussi, a été soigné en Palestine. « Ton frère, Qusay, de Palestine, Gaza, blessé en Palestine », avait-il écrit en guise de signature lors d’un échange. Deux frères. Deux parcours. Une même guerre. Une même séparation.
Depuis septembre 2025, au moins 20 000 enfants ont été tués à Gaza, soit environ un enfant tué chaque heure depuis le début de la guerre. Au moins 1 009 de ces enfants avaient moins d’un an, dont 450 sont nés et tués pendant la guerre. 97% des écoles ont été endommagées, 94% des hôpitaux.
Mais Kais n’est pas qu’un chiffre. Il est un homme de 28 ans qui aime la mer, qui se souvient du goût des repas en famille, qui rêve d’apprendre le français. Un homme qui continue, malgré tout. Qui se lève chaque matin dans un appartement bruxellois en se demandant si les siens sont encore en vie. Qui construit, pierre par pierre, un avenir incertain, tout en gardant précieusement en mémoire ceux qu’il a laissés derrière.
Son histoire mérite d’être racontée. Non par pitié, mais par nécessité. Pour que derrière les statistiques de l’ONU, on voie des visages. Pour que derrière le mot « réfugié », on voie un être humain. Pour que l’histoire de Kais rappelle que chaque chiffre porte un nom, un passé, et le droit à un avenir.