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Travailler pour étudier… au risque d’échouer.

À 21 ans, entre auditoires et heures supplémentaires, elle avance sur un fil. Un fil qui risque de rompre à tout moment.


Imane Dufour, étudiante en troisième année de psychologie, connaît le coût réel de la vie entre factures, fatigue accumulée et rêves mis en péril. Elle a dû payer le prix fort de devoir cumuler job et études : le redoublement de sa première année à l’université.
Son parcours raconte une réalité trop souvent oubliée, celle d’une génération qui étudie autant qu’elle survit.

Lundi, six heures du matin, Imane éteint difficilement son réveil et préférerait sans aucun doute retrouver les bras de Morphée pendant encore quelques heures. Les 3h30 de sommeil dans le sang devront la faire tenir sur ses jambes jusqu’à demain deux heures du matin. Pari risqué pour n’importe quel humain et pourtant il résume très bien son quotidien.

Elle était motivée et déterminée à réussir ses études du premier coup comme elle a réussi ses secondaires et sa désillusion fut des plus douloureuses.

32 heures de travail par semaine dans un restaurant, 45 heures de cours, des services de nuit et des journées rythmées par les sonneries et cours à rallonges.

« Le plus dur c’était d’être seule sans jamais vraiment l’être ». Avec un emploi du temps aussi chargé, Imane n’a pas eu le temps de se faire des amis à Bruxelles alors que le mois de septembre 2022 était son premier mois dans cette ville. Mais de l’autre côté elle était entourée d’inconnus tout le temps.

« Au travail, à l’école et même chez moi j’étais entourée de gens avec qui je n’avais aucun affect ». Comme beaucoup d’étudiants bruxellois, elle vivait dans un kot étudiant situé entre son école et son travail. Ce qui n’arrangeait en rien sa situation qui était déjà bien assez compliquée comme ça. « Il y avait toujours du bruit chez moi et pourtant je ne me suis jamais sentie aussi seule que pendant cette période ».

Photo du bar où travaillait Imane Dufour.

Le blocus de l’enfer

Toute l’année devoir jongler entre la vie d’une serveuse et celle d’une étudiante juste pour avoir l’espoir de finir le mois dignement c’est déjà bien fatiguant. La période la plus redoutée des étudiants : le blocus et les examens. Mais devoir faire la part des choses entre les études et les factures rajoute une couche de stress.

C’est avec une larme unique qui perle le long de sa joue et un petit sourire à fendre le cœur que cette jeune femme accepte de raconter à cœur ouvert la pire période de sa vie.

« Je me rappelle devoir arrêter de travailler pour étudier un maximum et donc, pendant plus de deux semaines, réduire mes services de quatre à deux par semaine. Mais donc également diviser mes revenus quasiment par deux.

Le mois après le blocus était toujours le plus compliqué de l’année. Le mois de janvier de ma première année à l’université a été tout bonnement horrible. Avec les examens que je devais essayer de réussir tant bien que mal, alors que j’avais raté pas mal de cours à cause de la fatigue, tout en ayant beaucoup moins d’argent. J’ai vécu le pire mois de toute ma vie. »

Pour tout le monde ça serait déjà très stressant comme période mais pour Imane encore plus sachant que c’est une jeune femme très anxieuse.
Elle replace délicatement une mèche de ces cheveux bruns, avant de poursuivre son discours poignant.

« Des crises d’angoisse à répétition, un stress tout simplement incalculable et des échecs encore plus durs à rattraper.

Et puis même une fois que les examens étaient terminés, même si j’aurais adoré pouvoir profiter avec des amis ou des connaissances des deux semaines de vacances, je n’en avais pas. Et ma situation financière ne m’aurait en aucun cas permis de faire des sorties ou de profiter avec les autres étudiants. »

Garder la motivation malgré tout

Une fois qu’on franchit la carapace que cette jeune fille s’est construite tout au long de cette période, on peut voir à quel point elle a été touchée par toutes les difficultés.

Beaucoup d’étudiants abandonnent les études : une des raisons les plus communes est le manque de financement. Imane aurait très bien pu faire partie de ces jeunes et pourtant l’année prochaine elle espère bien entrer en master.

« Évidemment, après ma première année qui a été un échec monstrueux, je me suis dit que les études n’étaient pas faites pour moi, que je devrais sans doute arrêter pour me concentrer sur le travail et ne faire que ça.

Mais je savais déjà ce que je voulais faire de ma vie. Et je savais très bien que mes études me passionnaient. Alors ma motivation a clairement été de me dire que j’étais encore jeune, que j’avais droit à l’échec, que tout réussir du premier coup n’était pas donné à tout le monde.

Je me suis motivée à recommencer entièrement ma première année, à faire des sacrifices plus importants. J’ai dû laisser passer quelques cours à la trappe pour les travailler de chez moi pendant le week-end et ça a porté ses fruits.

Aujourd’hui, je suis encore motivée à réussir mes études, à faire un métier qui me plaît et à aider les adolescents dans leur construction. J’ai réussi à me faire des amis, pour partager mes émotions avec eux, mais aussi pour avoir un soutien à l’école, des personnes capables de m’aider si j’en ai besoin. »

Photo libre de droit pour illustrer les études.

Un gouvernement aidant ?

« Je pense qu’on laisse beaucoup trop les étudiants se débrouiller seuls, avec l’espoir que ce problème disparaîtra tout seul. »

La situation d’Imane peut sembler un peu hors normes mais elle est le porte-parole de milliers de jeunes dans la même situation qu’elle. La Croix-Rouge rappelle que 1 jeune sur 10 âgé de 18 à 24 ans vit en situation de précarité.