Soudan : quand la faim devient une arme
Témoignage d’Amina, réfugiée du Darfour

Amina Hassan a les mains qui tremblent quand elle parle d’Um Baru. Pas de froid. De quelque chose d’autre. De quelque chose qui reste après avoir vu sa fille de 2 ans arrêter de pleurer parce qu’elle n’avait plus la force. À 34 ans, réfugiée en Belgique depuis avril 2025, elle porte encore les images de ces quatre mois où son village du Darfour a été encerclé. Quatre mois sans nourriture. Quatre mois où la faim est devenue une arme.
Au Soudan, la guerre fait rage depuis avril 2023. Deux camps s’affrontent : les Forces armées soudanaises (SAF) et les Forces de soutien rapide (FSR). Entre eux, 30 millions de civils pris au piège. 30 millions de personnes en détresse selon l’ONU. Et une stratégie aussi simple que terrible : affamer pour gagner.
Septembre 2025 : le cercle se referme
Amina se souvient du jour exact. C’était un mardi de septembre. Les Forces de soutien rapide sont arrivées et ont bloqué toutes les routes autour d’Um Baru, sa ville du Darfour Nord. Les habitants pensaient que c’était temporaire. Une bataille, puis ils partiraient. Mais les jours passaient, les semaines passaient, et rien ne rentrait plus. Ni nourriture, ni eau, ni médicaments.
« On ne comprenait pas pourquoi ils faisaient ça. On n’était pas des soldats. On était juste des familles », raconte-t-elle. Elle marque une pause. « Après, j’ai compris. Ils voulaient qu’on meure de faim. C’était leur plan. »
Ce qu’Amina a vécu n’est pas un cas isolé. Partout dans le Darfour, la même stratégie se répète. Encercler les villes, bloquer les routes, détruire les récoltes, piller les réserves. L’ONU et Human Rights Watch l’ont documenté : les deux camps utilisent la famine comme arme. Les FSR bloquent l’aide dans les zones contrôlées par le gouvernement. Les SAF font exactement pareil dans les territoires tenus par les FSR. Entre les deux, les civils meurent.
Un enfant sur deux meurt de faim
Les chiffres de l’ONU, publiés le 6 février 2026, donnent le vertige. À Um Baru, plus de 50% des enfants souffrent de malnutrition aiguë. Un enfant sur deux. Dans tout le Soudan, 4 millions de personnes (surtout des enfants) vont souffrir de malnutrition cette année. Des chiffres qui ne disent rien de la réalité. Des bébés qui meurent faute de lait. Des parents qui doivent choisir lequel de leurs enfants mangera aujourd’hui.
Pour Amina, ces statistiques ont un visage. Celui de Fatima, sa fille de 2 ans. « Elle avait arrêté de pleurer. C’est ça le pire. Au début, elle pleurait tout le temps parce qu’elle avait faim. Et puis un jour, elle s’est tue. Elle n’avait plus la force. » Sa voix tremble. « Elle me regardait juste avec ses grands yeux et je savais qu’elle mourait. Je l’ai vue mourir petit à petit et je ne pouvais rien faire. »
Ses mains serrent une tasse de thé froid. « J’aurais donné ma vie pour un morceau de pain. Mais il n’y avait rien. Plus rien. » C’est à ce moment-là qu’elle a décidé de fuir. Même si ça voulait dire mourir sur la route. « Au moins, on essayait. Au moins, on ne restait pas là à attendre la mort. »
Le camion blanc et les coups de feu
Un jour de novembre, après deux mois d’encerclement, un camion blanc est arrivé aux portes d’Um Baru. Le logo bleu du Programme alimentaire mondial de l’ONU était bien visible. L’espoir revient. « Tout le monde a couru vers le camion. Les enfants, les vieux, les femmes enceintes. On se bousculait. On riait presque. On allait enfin manger. »
Amina ferme les yeux. La suite est difficile à raconter. « Et puis les coups de feu ont éclaté. Les FSR ont tiré sur le chauffeur. Devant nous. Devant les enfants. Il est tombé et ils ont ouvert les portes du camion. Ils ont pris toute la nourriture. Le riz, l’huile, les biscuits pour les bébés. Tout. »
Elle poursuit. « Ils nous regardaient pendant qu’ils chargeaient leur pick-up. Ils savaient qu’on allait mourir de faim. Ils le savaient et ils s’en fichaient. » Cette scène n’est pas unique. Le PAM a documenté des dizaines d’attaques similaires. En février 2026, le Conseil de sécurité de l’ONU a condamné ces pratiques, rappelant que « la famine ne doit pas être utilisée comme arme de guerre ». Mais sur le terrain, rien ne change.
Les deux camps jouent le même jeu
Ce qui rend la situation encore plus révoltante, c’est que les deux camps utilisent exactement la même tactique. Les FSR bloquent l’aide pour affaiblir les zones du gouvernement. Les SAF font pareil dans les territoires des FSR. Résultat : les civils, pris entre deux feux, meurent de faim. Human Rights Watch l’a dit clairement dans son rapport de février 2026 : utiliser la famine comme arme, c’est un crime de guerre.
« Ils se battent pour le pouvoir et c’est nous qui payons », dit Amina, la voix tremblante. « On s’en fiche de qui gagne, on veut juste vivre. Manger. Que nos enfants grandissent. C’est tout. Mais pour eux, on n’existe pas. On est juste des obstacles. »
Le monde regarde ailleurs
Face à cette catastrophe, la communauté internationale reste passive. Le plan humanitaire lancé par l’ONU pour 2026 demande 1,6 milliard de dollars. Début février, il n’était financé qu’à 5,5%.
Concrètement, ça veut dire que des millions de personnes ne recevront aucune aide. Que le Darfour restera « l’épicentre mondial de la souffrance », comme le dit l’ONU.
Le Soudan n’a pas la même visibilité que Gaza. Pas les mêmes manifestations. Pas les mêmes hashtags. « Quand il y avait encore l’électricité, on entendait parler de Gaza à la radio », raconte Amina. « Je pensais à ces Palestiniens. Je me disais qu’on vivait la même chose. La faim, les morts, les enfants qui souffrent. Sauf qu’eux, le monde en parlait. Nous, on mourait et personne ne regardait. »
La fuite, seule issue
En décembre 2025, après quatre mois d’encerclement, Amina a pris la décision la plus difficile de sa vie : fuir avec ses trois enfants. Son mari a disparu en chemin, probablement tué ou enlevé. Elle a marché pendant des semaines à travers le désert. « Je ne sais même pas comment on a survécu. Il y avait des jours sans eau. Des nuits où on dormait à même le sable. Mais on avançait. Parce que rester, c’était mourir de toute façon. » Elle a finalement atteint l’Égypte, puis la Belgique en janvier 2026.
Aujourd’hui, elle vit dans un petit appartement à Bruxelles. Ses enfants vont mieux, ils mangent à leur faim. Mais la guerre n’est pas finie dans sa tête. « La nuit, je fais encore des cauchemars. Je vois ma fille qui me regarde avec ses grands yeux. Je vois le chauffeur du camion tomber. Je vois les soldats qui rient en prenant la nourriture. »