Juliana Castro, 64 ans : quand une simple lettre bouleverse toute une vie
Juliana, 64 ans, vit seule à Saint-Gilles et touche des allocations de chômage depuis plusieurs années. En janvier 2026, une réforme met fin à ces aides pour les personnes de son âge. Ce matin-là, elle découvre une lettre qui change tout.
« J’ouvre la lettre sans vraiment y croire »
Un matin de janvier enneigé, Juliana sort faire les courses et rentre rapidement à cause du froid. Elle arrive dans son hall d’entrée, ouvre sa boîte aux lettres boîte 21 et prend son courrier.
Elle monte au cinquième étage, ouvre sa porte, dépose ses courses, enlève son manteau et ses chaussures, puis s’assoit à table. Elle ouvre une première lettre : une facture d’électricité. Puis elle prend la deuxième, envoyée par la CSC.
Juliana ouvre la lettre sans vraiment y croire. À 64 ans, elle pense que la réforme du chômage ne la concerne pas. Elle se dit que son âge la protège encore un peu.
Mais en relisant les lignes, la réalité lui tombe dessus : en juin prochain, ses allocations de chômage prennent fin. Elle fait partie de la dernière vague de personnes exclues après la réforme entrée en vigueur en janvier 2026, selon l’Office national de l’emploi.
Selon les chiffres de l’ONEM, le nombre de chômeurs âgés de 60 ans et plus augmente récemment de 6,3 %, soit 2 177 personnes de plus. Une hausse qui rappelle que cette tranche d’âge reste particulièrement fragile sur le marché du travail, et que Juliana n’est pas seule dans son inquiétude.
« J’ai un choc », me confie-t-elle. « Je comprends tout de suite ce que ça veut dire. »

©FGTB -ABVV lettre reçu sur les arrêt des allocations de chômage de Juliana.
Son travail qui laisse des traces…
Juliana travaille pendant des années comme femme de ménage, un métier physique, répétitif et éprouvant. Mais son histoire ne commence pas là.
Arrivée en Belgique à 29 ans, elle laisse derrière elle sa famille et ses repères pour tenter de construire une vie meilleure. Pendant plusieurs années, elle se consacre entièrement à ses quatre enfants, qu’elle élève seule. Elle assume tout : le quotidien, les responsabilités, les sacrifices.
À 35 ans, elle commence à travailler comme femme de ménage. Les journées sont longues, rythmées par les trajets, les escaliers, les gestes répétés. Elle enchaîne les lieux de travail et rentre souvent fatiguée.
Malgré tout, elle tient bon. « Je voulais travailler et m’en sortir », explique-t-elle. Ce travail représente pour elle bien plus qu’un salaire : une stabilité, une indépendance, et la fierté de pouvoir subvenir aux besoins de ses enfants.
Avec le temps, pourtant, le corps suit de moins en moins. Les douleurs apparaissent progressivement, d’abord dans le bas du dos, puis dans les bras et les jambes. Elle continue malgré tout, jusqu’au moment où cela devient trop difficile.
« Aujourd’hui, je n’arrive plus à marcher correctement ni à bien utiliser mes mains », dit -t-elle.
En 2022, elle doit arrêter de travailler à cause de l’arthrose.

Depuis vingt ans, elle vit seule dans un logement social à Saint-Gilles. Elle touche 1 400 euros de chômage par mois, et son loyer s’élève à 540 euros. Elle parvient à s’en sortir chaque mois, mais sans son chômage, elle craint de rencontrer des difficultés. Ses quatre enfants, aujourd’hui adultes, ne vivent plus avec elle, mais lui apportent un soutien moral et une aide ponctuelle.
Entre soulagement et injustice
Quelques jours après avoir reçu la lettre, Juliana se rend au syndicat. On lui explique qu’elle a droit au CPAS et qu’elle doit introduire une demande un mois avant la fin de son chômage. On la rassure : vu son âge et son parcours, elle ne devrait pas rester sans revenu.
Pourtant, Juliana se sent « mitigée ».
D’un côté, elle sait qu’elle ne sera pas totalement sans ressources. De l’autre, elle ressent une profonde injustice.
« Je ne comprends pas pourquoi on ne regarde pas les situations au cas par cas », confie-t-elle.
L’incertitude sur ce qu’elle va réellement toucher la ronge. Depuis la réception du courrier, elle dort mal et prend des somnifères.
« Ça me travaille la nuit. Même si on me dit que ça ira, je ne peux pas m’empêcher d’y penser. »
Attendre juin
Pour Juliana, la vie continue. Les moments avec ses enfants et ses petits-enfants restent précieux. Les petites routines du quotidien lui donnent un semblant de normalité.
Elle trouve du réconfort dans des plaisirs simples : préparer un gâteau, passer du temps en famille, ou simplement s’asseoir avec une tasse de café.
« J’aime bien boire ma tasse de café en regardant la fenêtre ou la télévision. »
La lettre n’est plus sur la table. Elle est rangée dans un tiroir. Oubliée en apparence. Mais jamais complètement effacée de son esprit.