ReportageSport

Dehors il drache, dedans ils glissent : les usines belges à olympiens

Trente athlètes, neuf disciplines et un pays sans Alpes ni poudreuse à domicile. Pour les JO d’hiver de Milan-Cortina, le plat pays a aligné une délégation record. Derrière ce chiffre historique se cachent des centres artificiels de neige, des milliers de kilomètres de voyage vers les montagnes voisines et des athlètes qui deviennent champions d’hiver dans un pays de pluie.

Dehors, il drache sur le parking d’Ice Mountain Adventure park à Comines-Warneton, en Hainaut. Dedans, sous les néons glacés, une ado de 15ans répète son grab en slopestyle sur une pente de neige artificielle. C’est ici, dans l’un des seuls centres indoor de Belgique, que naissent certains des 30 athlètes de la délégation qui ont défié les Alpes italiennes à Milan-Cortina.

Les bruit des fixations résonnent dans le hangar. Lena,15 ans, porte son casque vert fluo et un manteau Salomon, un peu trop grand pour fluidifier ses mouvements. “Encore un grab” lance son coach depuis la rambarde. Dehors, les parents attendent impatiemment dans la nuit hainautière. Dedans, un autre monde se peaufine ; obstacles, entraînements acharnés jusqu’à la perfection, musique en fond sonore. Ice Mountain, c’est 220 mètres de pente, de la neige soufflée en continu, et surtout la première “montagne” pour des centaines de personnes qui n’ont jamais pu voir les Alpes.

Les centres indoor : école primaire de la glisse

En ce jour, le snowpark vibre. Des parents scrollent sur les réseaux sociaux au bar, un enfant de 8 ans tombe dix fois mais se relève à chaque fois. “On en a formé une bonne dizaine qui sont passés pros”, glisse le coach, les yeux rivés sur Lena qui atterrit enfin sur ses pieds après son 180. Ice Mountain, comme les deux autres grands centres indoor du pays (SnowWorld Antwerpen, Snow Valley Peer), c’est l’école primaire de la glisse : sessions d’entraînement à l’année, technique, sensations nouvelles. Mais pas de longues descentes, pas d’altitude, pas de météo variable, pas de “réelles” sensations. “Ici, on apprend à tenir debout. Les JO, c’est après”, résume le coach.

Le quotidien belge : école le matin, Alpes l’après-midi

Pour ces jeunes, vendredi sonne 7 h du mat’ : cours, devoirs puis sac de sport direction l’autoroute. Vendredis, samedis, vacances : Allemagne, Autriche, parfois la France. “Mes copines font du shopping, moi je suis sur le chemin de Landgraaf ou Innsbruck” raconte-elle en ajustant ses straps. Pas de fêtes entre copines, pas de soirées pyjamas : chaque week-end est une expédition. Les parents jonglent entre boulot, essence et hôtels. “On dépense minimum 300 euros par week-end », soupire le père de l’ado. Sa motivation ? Instagram, les JO et ce rêve olympique qui prend forme à chaque entraînement.

Lena, peut-être, notre future championne – libre de droit via @vecteezy

Les kilomètres, la logistique et les sacrifices

Pour le haut niveau, nos centres indoor ne suffisent pas, il faut de la “vraie” neige : glaciers autrichiens, snowparks italiens, pistes de glace allemandes. Sky Remans, 15ans et qualifiée slopestyle à Milan-Cortina, s’entraine entre le Snowpark de Terneuzen au Pays-Bas en hiver et le Sky Park de Genk en été. Biathlètes et skieurs alpins : semaines entières en altitude chez les voisins. “Chaque entraînement revient à un billet d’autoroute”, résume une mère de compétiteur. La délégation record de 30 athlètes pour 9 disciplines s’est construite sur ces milliers de bornes annuelles.

Team Belgium et les fédérations ont structuré le système. Critères ultra-sévères, investissement ciblés (patinage, short-track, snowboard, skeleton), partenariats étrangers. Résultat : record pulvérisé (30 athlètes contre 17 en 2022) et finales olympiques.

Le coût caché : qui paie la neige belge ?

Tout a un prix. Matériel à 2 000 euros (snow, fixations et boots), voyages, inscriptions, stages. Les familles aisées peuvent suivre, les autres sont bloquées. Bourses COIB, sponsors privés, aides régionales, mais “C’est encore trop cher pour beaucoup”, confie un coach. Inégalités flagrantes : le fils du CEO part en Autriche tandis que celui de l’ouvrier reste entre les murs d’Ice Mountain. La Belgique glisse vers les médailles, mais également sur une pente sociale raide.

Le coût exorbitant du sport – libre de droit via @vecteezy

Les images de Milan-Cortina repassent en boucles : Kim Meylemans qui file à 130 km/h, Sky Remans qui tente l’impossible sur les rails, le drapeau noir-jaune-rouge qui flotte malgré tout. Trente athlètes quittant la pluie, formés sous les néons et autoroutes. Pas encore de médaille, mais un top 6, des finales et surtout une évidence : la Belgique est passé de simple figurante à vrai concurrente des JO d’hiver. Dans les indoor du Hainaut, Lena ajuste ses straps. La prochaine fois, peut-être.

Par Astrid Verrydt