Une orange, deux mondes : dans les coulisses d’un système alimentaire qui ne tient plus
Du jus d’orange surgelé qui arrive tout droit du Brésil. Derrière sa belle couleur vive se cache une chaîne mondiale d’inégalités. Lors d’une formation de théâtre forum, j’ai passé une journée à démonter, comprendre et rejouer ce système qui ne tient plus.
Dimanche 15 février, 9h30, une dizaine de participant.es prennent place dans une salle polyvalente du CNCD 11.11.11, dans le cadre de leur campagne « Changeons la recette ». Dans la pièce nous avons des hommes et des femmes, des étudiant.es, des juristes, des professeur.es, des artistes et des parents soucieux de l’avenir qu’ils laisseront à leurs enfants.
Qui a volé l’orange ?
Brésil, São Paulo. La scène commence. Deux mondes s’opposent.
D’un côté, une paysanne tente de négocier le prix de sa récolte d’oranges. De l’autre, une jeune diplômée d’une grande école de commerce, engagée pour réduire les coûts et acheter au plus bas prix.
La tension est palpable. L’une espère survivre. L’autre conserver son emploi.
Très vite, la mécanique apparaît : manipulation, pression, écrasement social. Le pouvoir est ailleurs. En Europe. Si le marché veut des oranges parfaites, il les obtiendra. S’il veut du bio, on s’adapte.
La pièce, « Qui a volé l’orange », d’une quinzaine de minutes, se termine mal.
Le public est alors invité à intervenir et à tenter de faire basculer la situation.
La scène met en lumière un système d’inégalités bien rodé. Le Sud subit les choix du Nord, sans en récolter les bénéfices.
À travers le jus d’orange, le théâtre-forum interroge l’exploitation des paysan.nes, le rôle des multinationales et la fameuse « main invisible » du marché. Il ne se contente pas de dénoncer : il cherche des stratégies de libération.

Histoire, dis-nous tout :
À 11h, le théâtre laisse place à une carte du Brésil projetée au mur. Le Comité Belgo-Brasileiro déroule l’histoire d’un pays façonné par la grande propriété foncière, l’esclavage et les cycles d’exportation.
Le système alimentaire injuste prend alors un visage précis : celui de l’agrobusiness brésilien, premier exportateur mondial de jus d’orange et de soja mais aussi moteur majeur de la déforestation et de la concentration des terres.


Des chiffres qui donnent le vertige
D’après le rapport The State of Food Security and Nutrition in the World de la FAO, cité dans la campagne « Changeons la recette », 673 millions de personnes souffrent de la faim en 2024, 2,6 milliards vivent en insécurité alimentaire modérée ou sévère et 23 à 29 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre viennent des systèmes alimentaires.
Pourtant, nous produisons suffisamment pour nourrir l’humanité depuis les années 1960.
Le problème n’est donc pas la production. Le problème est structurel : concentration des terres, domination de l’agrobusiness, accords commerciaux asymétriques, héritages coloniaux.
Collectif et politique
Leur objectif est clair, m’explique Julie Godart Urbinati, coordinatrice du département campagne du CNCD 11.11.11 : interpeller le public belge et répéter, encore et encore, la même revendication. Celle de systèmes alimentaires justes et durables, capables de nourrir sainement tout le monde, de préserver la planète et de garantir un revenu digne au monde agricole.
Pas question, pour autant, de miser sur le changement individuel ou de culpabiliser les citoyen·nes. « On ne cherche pas à pointer du doigt », explique-t-elle. Le levier est ailleurs : le changement doit être collectif et politique. Car le public visé, insiste-t-elle, est clair : l’État.
Si la campagne se concentre sur l’alimentation, ce n’est pas un hasard, poursuit-elle. Manger est un geste quotidien. Nous sommes toutes et tous concernés, toutes et tous consommateurs. L’alimentation offre une porte d’entrée simple et concrète pour comprendre des mécanismes beaucoup plus larges : rapports de pouvoir, injustices sociales, impacts environnementaux.


©Marie Roy
Mais alors, que vient faire le théâtre là dedans ?
Au CNCD-11.11.11, le choix a été fait de s’appuyer sur les outils de l’éducation permanente. Expositions, ciné-débats, arpentages… et ici, le théâtre-forum. Autant de moyens pour permettre au public de ne pas rester spectateur, mais de devenir acteur.
Un détail n’en est finalement pas un. Le théâtre-forum, tel qu’il est pratiqué aujourd’hui, a été créé par Augusto Boal au Brésil. Boal pensait la scène comme un espace d’expérimentation collective, où les personnes opprimées pouvaient tester des alternatives. Que cette forme théâtrale serve aujourd’hui à interroger les injustices du système alimentaire brésilien n’a donc rien d’anodin : la boucle est, en quelque sorte, bouclée, m’explique Annick Honorez, professeure à la HEPN en coopération internationale et autrice de la pièce « Qui a volé l’orange »
Quand la fiction rejoint le réel
À la fin de la formation, une dernière scène est jouée. Cette fois, le public ne se contente plus d’observer : il monte sur scène pour tenter de modifier l’issue.
Plusieurs pistes émergent. L’une d’elles mise sur la solidarité locale : une voisine vient convaincre Roberta de ne pas vendre sa terre, afin de créer une coalition entre productrices. Une autre intervention propose d’organiser une vente collective, où plusieurs producteur·rices s’unissent pour peser davantage face à Carolina.
Certaines propositions vont plus loin, quitte à être plus radicales comme dans une scène où le public prend en otage Carolina pour inverser le rapport de force.
La victoire est fragile. Symbolique. Parfois irréaliste. Mais elle ouvre une brèche.
Le théâtre forum permet au public de tester, comprendre et, surtout, de se sentir acteur.
En quittant la salle, le jus d’orange n’a plus le même goût. La question n’est plus seulement « Qui a volé l’orange ? », mais : qui peut changer la recette ?
Victoria Van Diest
