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Stéphanie Moriau, le théâtre comme lieu de rencontre

Depuis plus de vingt ans, Stéphanie Moriau partage sa passion entre la scène et l’enseignement. À ses yeux, le théâtre n’est pas seulement un spectacle : c’est un espace de rencontre où acteurs, élèves et spectateurs vivent ensemble une expérience collective.

20 heures. Le public commence à entrer dans la salle. On entend les conversations, les fauteuils qui grincent, les programmes qu’on feuillette. Certains relisent le résumé de la pièce, d’autres discutent avec leurs voisins. Les derniers spectateurs arrivent essoufflés, espérant ne pas manquer le début de la représentation. Dans les coulisses, Stéphanie Moriau écoute, ressent et se met au rythme de la salle : « J’aime entendre les gens arriver, les entendre rire ou discuter. Ça m’aide à oublier tout ce qui s’est passé dans la journée et à être complètement disponible pour la pièce.  »

Dans la salle, le bruit et l’agitation règnent encore. Puis les lumières s’éteignent. Les rideaux s’ouvrent. Le silence s’installe.

On entend les talons claquer sur le parquet de la scène. Les comédiens entrent en jeu et se livrent au regard du public.

Sur scène, Stéphanie Moriau, en robe blanche, cheveux brun, et grand sourire joue aux côtés de son mari, Michel de Warzée. Ensemble, ils ont partagé d’innombrables représentations. Leur rencontre a marqué la vie de la comédienne. Mais l’histoire de Stéphanie avec le théâtre a commencé bien avant.


Grandir dans le théâtre

Issue d’une famille profondément liée à cet univers, elle a grandi entourée d’auteurs, de textes et de discussions sur la scène. Son père était acteur et professeur au conservatoire, tandis que sa mère enseignait le théâtre à l’académie.
« Je n’ai jamais vu mon père jouer, mais j’ai toujours baigné dans cette culture du théâtre », raconte-t-elle. Avec ses sœurs, elle commence très jeune à fréquenter les académies et à découvrir cet art qui deviendra plus tard sa vocation.

« J’adore, j’adore jouer »

Pour Stéphanie Moriau, le public est au cœur du spectacle. « Le public est notre partenaire », explique-t-elle. Sur scène, les comédiens jouent avec la salle comme on joue avec un partenaire de jeu. Les réactions influencent le rythme, les silences, l’énergie. Chaque représentation est unique. Parmi les rôles qui l’ont le plus marquée, Stéphanie Moriau évoque une pièce dans laquelle elle était la première à entrer en scène et la dernière à la quitter. Pendant près d’une heure et demie, elle ne prononçait pourtant presque aucun mot. Son rôle reposait surtout sur l’écoute et la présence auprès de ses partenaires. « Toutes les paroles que tu entends te nourrissent », explique-t-elle. Entre le jeu des autres comédiens et les réactions du public, tout finit par nourrir l’acteur. « Après, il n’y a plus qu’à jouer. »

« J’adore jouer, être sur scène et transmettre des émotions », Stéphanie Moriau ©Bernard d’Oultremont


Créer un espace de confiance

Mais au-delà de la scène, la transmission occupe une place essentielle dans son travail. Dans ses cours, ce qui la touche le plus n’est pas seulement d’enseigner des textes ou une technique, mais de créer un espace où les élèves peuvent s’exprimer librement.
« Ce que j’aime surtout, c’est le contact humain avec les élèves », explique-t-elle.

Pour beaucoup d’entre eux, le théâtre devient un lieu de confiance. Certains arrivent très timides et découvrent peu à peu qu’ils sont capables de parler devant les autres, de mémoriser un texte ou de prendre leur place dans un groupe.

Elle se souvient par exemple d’élèves persuadés qu’ils n’arriveraient jamais à apprendre un texte. Elle commence alors par de très courts extraits, quelques phrases seulement, avant d’augmenter progressivement la difficulté. Petit à petit, la confiance s’installe.
« Quand il y a la confiance, les élèves se dépassent », affirme-t-elle.

Dans ses ateliers, le théâtre devient parfois bien plus qu’un apprentissage artistique. Pour certains participants, il représente aussi un espace de rencontre et de soutien. Elle évoque notamment un élève aveugle qui suit ses cours depuis longtemps et pour qui le théâtre est devenu essentiel. D’autres viennent simplement pour ne pas rester seuls.
« Pour certains, c’est le seul moment où ils rencontrent des gens », explique-t-elle.

Le théâtre devient alors un lieu de lien social.


Un remède à la solitude

Le bar de la comédie Claude Volter après le spectacle de mars 2026 ©Victoria Van Diest

Cette dimension prend d’autant plus d’importance dans une société où l’isolement progresse. Selon la dernière étude publiée par laFondation de France, près d’un tiers de la population connaît aujourd’hui une situation d’isolement relationnel, tandis qu’environ un quart des personnes interrogées déclarent se sentir seules. 

Face à cette solitude croissante, le théâtre offre un espace rare où l’on se retrouve ensemble. Même lorsqu’on vient seul au spectacle, on partage un moment collectif : on rit ensemble, on s’émeut ensemble, on vit une expérience commune. Pour Stéphanie Moriau, le théâtre peut aussi aider à comprendre le monde et les autres. Il permet de se mettre à la place d’un personnage, de comprendre d’autres points de vue, de développer l’empathie.

Cette volonté de transmettre se retrouve aussi dans les actions qu’elle mène auprès des élèves. Dans ses animations, elle cherche à désacraliser le théâtre. Avant les représentations, elle rencontre les classes, explique la pièce, parle du travail des acteurs et répond aux questions.
« C’est moi. Vous pouvez me toucher. Tout à l’heure je serai sur scène, je suis la même personne », leur dit-elle souvent.

À la Comédie Claude Volter, où elle joue régulièrement, il n’existe pas de séances exclusivement scolaires. La volonté est au contraire de mélanger les publics : élèves, adultes, habitués du théâtre et nouveaux spectateurs. Pour les acteurs, ce mélange de générations est précieux. Les réactions ne sont pas les mêmes, les rires surgissent à des moments différents. Et c’est précisément ce qui rend chaque représentation vivante.


Amener le théâtre aux jeunes

En Fédération Wallonie-Bruxelles, l’accès à la culture constitue aujourd’hui un enjeu important. Le Parcours d’Éducation Culturelle et Artistique (PECA) prévoit notamment que les élèves vivent au minimum deux expériences culturelles par an, dont au moins une en dehors de l’école.

Ces initiatives cherchent à réduire les inégalités d’accès à la culture. Cependant, une étude de l’Observatoire des politiques culturelles de 2020 montre qu’en Fédération Wallonie-Bruxelles environ 14 % de la population ne fréquente jamais d’institutions culturelles comme les théâtres, musées ou salles de spectacle.

Les rencontres entre artistes et publics prennent alors une importance particulière. Elles permettent de rendre la culture plus accessible et de créer des ponts entre les œuvres et les citoyens.

salle de le Comédie Claude Volter dans laquelle se passe les ateliers avec les écoles, des moments de rencontre et des verres après le spectacle ©Victoria Van Diest
Une scène inventée et jouée par des enfants qui traitent de harcèlement scolaire ©Victoria Van Diest

Au fond, pour Stéphanie Moriau, le théâtre dépasse largement le simple cadre du spectacle. C’est un espace de partage, de transmission et de rencontre.

Il y a deux jours encore, une jeune élève lui écrivait pour lui dire que le cours de théâtre était le seul endroit où elle osait vraiment parler. Sur scène, derrière un personnage, elle trouvait enfin la confiance pour s’exprimer.

Dans une société où chacun semble de plus en plus absorbé par son téléphone, Stéphanie Moriau s’interroge :
« Je suis effarée de voir le nombre de gens qui sont seuls. Les jeunes, les vieux… tout le monde est sur ces machines. Au théâtre, au moins, les gens se retrouvent. Ils rient ensemble. Ils vivent quelque chose ensemble. »