La fatigue chronique : révélateur des limites du modèle biomédical classique.
Les analyses sanguines ne révèlent rien. La polysomnographie, qui est l’examen médical censé détecter les troubles du sommeil, ne montre aucune anomalie majeure. Pourtant, le patient est épuisé, incapable de travailler, ni même de sortir de chez lui.
Dans une clinique bruxelloise spécialisée dans les troubles du sommeil, Maëlik Poty, neuropsychologue au sein du Laboratoire du sommeil des Cliniques Universitaires Saint-Luc à Bruxelles, observe quotidiennement cette difficulté. « Les outils médicaux classiques sont conçus pour détecter des lésions, des anomalies biologiques, des marqueurs mesurables », explique-t-elle. Or, le cas de la fatigue chronique échappe à cette logique. Il est subjectif, fluctuant, multidimensionnel. Il touche la cognition, l’énergie, le sommeil, la régulation émotionnelle et le corps dans son ensemble.

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Une maladie en quête de reconnaissance
Longtemps minimisée parce qu’indétectable, la fatigue chronique a peiné à trouver sa place dans le champ médical. En effet, l’experte certifie que la reconnaissance d’une pathologie passe souvent par l’identification d’un marqueur biologique fiable : « Beaucoup de professionnels de la santé ont « psychologisé » ce syndrome de fatigue chronique, ce qui, je pense, a retardé sa légitimité ».
Par la même occasion, la recherche actuelle ouvre la voie à une nouvelle compréhension de certaines maladies dites “invisibles”. En passant d’une médecine centrée uniquement sur la lésion visible à une médecine plus attentive aux dysrégulations systémiques et à l’expérience vécue du patient, comme l’a abordé la neuropsychologue.

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La parole du patient placé au centre du diagnostic
Face à un diagnostic complexe, les médecins ont dû reconnaître les limites d’outils conçus pour mesurer des paramètres physiologiques précis. Cela a conduit à un élargissement des outils diagnostiques, en complétant les examens techniques par un recours accru à l’entretien clinique et à l’évaluation du vécu du patient. Ainsi, ce déplacement du pouvoir diagnostique a permis de placer la parole du patient au centre des préoccupations. « L’entretien clinique approfondi est un outil diagnostique majeur, déclare Maëlik Poty. En tant que psychologue, la parole du patient est une donnée clinique à part entière et pas seulement un complément aux examens ».
Cette manière de faire n’est pas nouvelle, mais seulement peu reconnue. Au 20e siècle, George Libman Engel, psychiatre et interniste américain, avait formulé le modèle biopsychosocial de la médecine. Ce concept a profondément transformé la compréhension des maladies en intégrant les dimensions biologique, psychologique et sociale du patient.

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Cette situation invite les médecins à repenser leur manière d’écouter. Comme l’affirme la neuropsychologue, en adoptant une approche intégrative, ils combinent des mesures objectives (polysomnographie, actimétrie) et des évaluations subjectives (questionnaires, agenda du sommeil, entretien clinique). Comme l’évoque notre experte : « Par exemple, au laboratoire du sommeil, une polysomnographie peut apparaitre comme « normale » alors que le patient décrit un sommeil non réparateur ».
Finalement ce syndrome de la fatigue chronique, bien qu’il touche une population variée, avec un accent sur les jeunes adultes, touche particulièrement les femmes. En effet, elles représentent 80 % des personnes concernées en France. Des biais de genre régulièrement constatés les poussent à minimiser leurs symptômes et différer leur prise en charge médicale. Pourtant, elles sont 2 à 4 fois plus concernées par les symptômes du syndrome de fatigue, qui se révèlent plus intenses chez elles selon une étude publiée en 2023 par des chercheurs de l’université de Glasgow.
