Un paysage médiatique sous tension en Belgique
La liberté de la presse en Belgique semble solide. Mais plusieurs évolutions récentes, politiques, économiques et médiatiques, soulèvent des inquiétudes.
Le rapport 2026 de la Ligue des droits humains vient d’être publié et le constat est alarmant. Selon Jil Theunissen, juriste à l’Association des journalistes professionnels (AJP), « 2025 a été d’une brutalité rare pour l’information et celles et ceux qui la produisent ». Le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) évoque d’ailleurs « des préoccupations substantielles pour l’ensemble du secteur »
La concentration médiatique : un risque pour le pluralisme
L’annonce en décembre de la signature de l’absorption d’IPM par Rossel pourrait créer un quasi-monopole dans la presse francophone. Dans un marché limité par la taille du territoire, cette situation menace la diversité éditoriale et la capacité d’investigation des journalistes. Himad Messoudi, journaliste radio à la RTBF et professeur à l’ISFSC pointe « On va se retrouver avec une presse privée contrôlée par un seul groupe… Il y a un risque réel de manque de pluralisme ». Selon le rapport 2025 de l’EDH (Ligue des droits humains) on parle ici de 94% de l’audience de la presse quotidienne francophone.
Un appauvrissement des médias ?
En septembre, la réforme des médias de proximité a été validée. Elle implique une réduction du nombre d’acteurs d’un tiers, un désengagement financier de la part des pouvoirs publics, ainsi qu’une repolitisation des conseils d’administration. Selon Himad Messoudi, il s’agirait d’une forme de désinvestissement à la fois du secteur privé et du secteur public. Les conséquences se feraient sentir à plusieurs niveaux : disparition de certaines éditions jugées « moins rentables », réduction de la couverture locale, précarisation de l’emploi journalistique et perte d’indépendance dans les rédactions.
Le CSA, dans son dernier avis, a unanimement souligné la gravité de cette évolution pour la diversité de l’information. Dans ces conditions, la capacité à enquêter, à prendre du recul ou à traiter des sujets disparaissent, au profit d’une information plus rapide, plus formatée et souvent moins critique.
La RTBF sous pression économique
Le rapport de la LDH met également en lumière les tensions autour du nouveau contrat de gestion de la RTBF. Le service public doit réaliser d’importantes économies d’ici 2028 environ 133 millions d’euros alors que son budget stagne, malgré l’inflation et la montée des coûts technologiques. Messoudi observe une mutualisation accrue : le même journal radio étant diffusé sur plusieurs antennes au même moment. Certaines émissions devraient disparaître et les collaborations avec les médias de proximité s’amenuisent.
Jacqueline Galant (MR) estime que « la RTBF n’a pas vocation à devenir le centre de gravité de l’audiovisuel belge francophone ». Pourtant, une partie de son budget reste consacrée au financement de médias plus petits, censés garantir le pluralisme du paysage médiatique. Mais dans un contexte de coupes budgétaires successives, cet équilibre fragile semble difficile à maintenir.
La pression politique
L’EDH pointe également les pressions politiques croissantes exercées sur les médias, qu’ils soient publics ou privés. Si tous les partis ne sont pas exempts de reproches, les tensions les plus marquées proviendraient, selon plusieurs observateurs, de la droite et de l’extrême droite. Le président du MR notamment aurait multiplié les interventions critiquant ouvertement certains journalistes ou rédactions.
©Costantino Lejour Magni
Pour Himad Messoudi, « la pression est aujourd’hui plus forte et plus visible de certains partis sur les médias. Ça s’éclaire et ça se joue à droite, à l’extrême droite ». Dans un contexte où les médias sont déjà économiquement fragilisés, cette pression politique ajoute une couche supplémentaire d’instabilité.
Entre concentration économique, fragilisation financière et menaces politiques, le paysage médiatique belge traverse une période charnière. Les garde-fous institutionnels comme le CSA ou l’AJP tirent la sonnette d’alarme, mais leurs moyens d’action restent limités face à des dynamiques structurelles profondes.
La liberté de la presse ne disparaît pas du jour au lendemain : elle s’érode, souvent lentement, par une succession de reculs et de compromis. En Belgique, la qualité du débat démocratique dépendra désormais de la capacité des journalistes, des pouvoirs publics et des citoyens à défendre cette liberté fondamentale non comme un droit acquis, mais comme une responsabilité collective.
